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6 juillet 2006
par Reprise d'article.
Une vive polémique se développe aux États-Unis à propos de la nature et de l'intensité des relations entre Washington et Tel-Aviv. Le journaliste péruvien Daniel Rey jette un regard décalé sur l'extension de ce débat à la critique de certains intellectuels et médias. Il analyse, en particulier, le rôle que joue le mensuel le Monde diplomatique dans la diplomatie française.
L'invasion de l'Irak par une coalition anglo-saxonne a ouvert un débat sur les relations que le camp dit occidental entretien avec Israël. Il apparaît en effet que cette guerre est inutilement coûteuse pour les États-Unis et le Royaume-Uni, tandis qu'elle satisfait des objectifs sionistes de toujours, énoncés en 1943 par la Déclaration de Biltmore élargie. De nombreux auteurs états-uniens se sont donc interrogés à propos de la nature et de l'intensité de l'influence de Tel Aviv sur Washington, tandis que leurs homologues britanniques le faisaient sur le suivisme de Londres par rapport à Washington.
Ce débat s'élargit aujourd'hui à un questionnement de l'impérialisme états-unien : utilise-t-il Israël comme mercenaire ou obéit-il à Israël ? Dès lors, de grands intellectuels comme John Mearsheimer et Stephen Walt de l'université Harvard s'attachent à étudier le lobby sioniste aux États-Unis ; un sujet jusque-là tabou dans la sphère universitaire. De même, on découvre les limites des explications, jusqu'à présent considérées comme certaines et suffisantes, de l'impérialisme états-unien. Ainsi, Jeff Blankfort a mis en évidence un angle mort dans la pensée de Noam Chomsky: pendant trente ans, le maître a systématiquement exonéré les Israéliens de leurs responsabilités en rejetant toute faute sur l'impérialisme US.
Voici que ce débat gagne Le Monde diplomatique. Le mensuel français semble ballotté par les turbulences qui agitent la diplomatie de son pays. Selon les jours, Paris clame son indépendance sur un mode gaullien et critique jusqu'au Conseil de sécurité de l'ONU l'impérialisme états-unien ou, avec autant de force, jure son allégeance à l'OTAN et prête main-forte à l'Oncle Sam pour renverser un président en Géorgie, en enlever un second à Haïti et en menacer un troisième en Syrie. Et là encore, les contradictions deviennent ingérables lorsqu'on s'approche d'Israël. Ainsi, la France s'est désolidarisée de l'OTAN et de l'Union européenne pour soutenir le peuple palestinien et son gouvernement élu, formé par le Hamas, mais refuse des visas aux membres de ce même gouvernement élu. Certains crient - à tort - à l'hypocrisie. En réalité, il n'y a plus de diplomatie française, ni même de gouvernement français. Il y en a deux : les gaullistes de Jacques Chirac et Dominique de Villepin et les atlantico-sionistes de Nicolas Sarkozy. La bataille fait rage au sommet de l'État sur fond de dénonciations calomnieuses et de perquisitions de cabinets ministériels.
Dans ce contexte, des administrateurs de l'association des Amis du Monde diplomatique découvrent que la ligne éditoriale du mensuel a les mêmes limites que la pensée de Noam Chomsky: « Touchez-pas au sionisme ! » Ils s'en sont ouverts publiquement, provoquant une crise qui est loin de trouver son dénouement. La direction leur a répondu, elle aussi publiquement, par une profession de foi anti-impérialiste qui a ravi ses lecteurs. Cependant cette réponse est entachée par la dualité de l'engagement politique de ses rédacteurs, exact reflet des contradictions des diplomaties françaises.
Une étonnante altercation a égaillé l'assemblée générale 2005 des Amis du Monde diplomatique : quelques personnes ont violemment pris à partie une administratrice parce que celle-ci, de culture musulmane, portait un fichu sur la tête, ce qui serait une manifestation islamiste prosélyte. Les dirigeants du journal l'ont laissée insulter sans rétablir l'ordre pour finalement conclure qu'ils déploraient s'être trouvés dans cette situation. Puis, il y a eu l'interdiction faite par la direction du journal à l'association des Amis d'organiser des réunions-discussions à propos du 11 septembre ou à propos du sionisme. Puis encore, des mesures prises contre les contrevenants qui avaient invité Alain Ménargues, ancien directeur de l'information de Radio France International, et envisageaient de lui attribuer le Prix du Monde diplomatique pour son livre critique le Mur de Sharon. La crise a atteint son paroxysme avec la publication en juillet d'un article de feu Edward Saïd. Le texte de l'universitaire palestinien, présenté comme intégral, avait été amputé des phrases critiquant la solution à deux États et les accords d'Oslo. Après avoir censuré l'expression de quelques personnes, puis interdit des sujets de débats, la direction du journal falsifiait le propos d'un de ses plus célèbres auteurs.
Pour se justifier, la direction du journal assure qu'il ne s'agit là que de querelles de personnes et que sa position politique n'a jamais variée : « Nous restons des partisans convaincus de la paix au Proche-Orient fondée sur la création d'un État palestinien indépendant et viable, avec Jérusalem-Est comme capitale, vivant aux côtés de l'État d'Israël dont la sécurité serait garantie ». Mais les temps ont changé. Cette réponse chomskyenne ne suffit plus. À la rédaction même, certains soulignent que pour les progressistes, la question principale est l'affirmation de l'égalité humaine et la lutte contre l'apartheid. De même qu'ils ne pouvaient admettre la persistance du régime afrikaneer en Afrique du Sud à côté de bantoustans indépendants, ils ne peuvent soutenir le maintien du régime sioniste à côté d'un ou deux bantoustans palestiniens.
Pour clore le débat, la direction du Monde diplomatique pousse un second argument : le mensuel soutient les révolutions latino-américaines et son directeur, Ignacio Ramonet, vient de publier un livre-entretien avec Fidel Castro. Là encore les temps ont changé et la réponse ne suffit plus. En accordant un interview au Monde diplomatique, Fidel Castro ne lui a pas plus décerné de brevet révolutionnaire qu'il ne l'a fait en répondant aux questions de Larry King sur CNN. À moins que l'on considère que Fidel Castro est un dictateur qui ne parle qu'à des journalistes à sa botte. C'est la position de l'association Reporters sans frontières depuis qu'elle a signé un contrat avec Otto Reich, l'organisateur au sein de l'administration Bush de la tentative de coup d'Etat contre le président vénézuélien Hugo Chavez.. Et précisément le vice-président de Reporters sans frontières, Daniel Junqua, cumule ses fonctions avec celles de vice-président de l'association des Amis du Monde diplomatique.
Parfait miroir des diplomaties françaises, Le Monde diplomatique a soutenu sans réserve la révolution bolivarienne d'Hugo Chavez et a laissé tombé Jean-Bertrand Aristide lorsque Paris a décidé de le livrer à Washington. Un des collaborateurs et administrateurs, Christophe Wargny, est ainsi un ancien conseiller d'Aristide qui a retourné sa veste et soutenu son enlèvement par les marines US. Plus significatif encore : le mensuel a organisé une grande fête à l'occasion de son cinquantième anniversaire en mai 2004. L'un de ses hôtes les plus prestigieux était le philosophe Régis Debray. Or, selon Jean-Bertrand Aristide, c'est ce même Régis Debray qui le menaça de destitution s'il ne démissionnait pas et qui supervisa l'aide française à l'intervention militaire états-unienne pour le renverser. Et puisque, décidément, Israël est un révélateur, Régis Debray et la direction du Monde diplomatique ne manquèrent pas l'occasion fournie par cette fête pour lancer une grande proposition : transférer le siège de l'ONU dans la ville sainte de Jérusalem ! Une idée saugrenue qui, outre d'associer la recherche de la paix avec les seules religions du Livre, rendrait définitivement impossible le retour des Palestiniens dans leurs maisons.
Les Français aiment les querelles excessives et ces turbulences ne sont pas sans conséquences : la diffusion du mensuel en kiosques a baissé de 25 % en deux ans dans leur pays. Ils brûlent ce qu'ils ont adoré et ne tarderont pas à jeter les ouvrages de Noam Chomsky. Plus sages, nous garderons nos vieux livres et journaux au milieu d'autres documentations en en connaissant les limites.
Reprise d'article.
P.S. Texte en copyleft traduit de l'espagnol
Pierre Dubuc L'aut'courriel - mercredi 9 août 2006
L'aut'courriel n° 197, 9 août 2006
« On se sépare ! » pouvait-on lire dimanche dernier sur la pancarte d'un manifestant libanais qui, avec 15000 autres personnes, attendait le départ de la manifestation au Parc Lafontaine à Montréal. « Je passe au bleu », me dit-il pour signifier sa rupture avec le Canada. « Il faut se séparer de ce pays-là », ajoutait-il comme s'il venait tout à coup de prendre conscience, à la vue de la condamnation massive par le Québec de la politique du gouvernement Harper au Moyen-Orient, du clivage historique entre le Québec et le Canada anglais sur les questions de guerre et de paix.
15 000 importuns !
L'appel à la manifestation lancée conjointement par le libéral Denis Coderre, le bloquiste Gilles Duceppe, le péquiste André Boisclair, le syndicaliste Henri Massé et Françoise David de Québec solidaire fut suivi par des déclarations appelant au cessez-le-feu du libéral Jean Charest et de l'adéquiste Mario Dumont. Un si large éventail de forces politiques québécoises se coalisant pour s'opposer au gouvernement de Stephen Harper sur une question aussi fondamentale que la guerre ne pouvait qu'énerver les fédéralistes et l'éditorialiste André Pratte de La Presse s'en est fait évidemment le porte-parole.
Dans un éditorial intitulé « Les importuns » (5 août), André Pratte trouve « franchement déconcertant de voir tous ces politiciens provinciaux plonger jusqu'au cou dans une affaire relevant sans l'ombre d'un doute de la juridiction d'Ottawa ».
« André Boisclair a-t-il déjà géré une crise internationale ? Combien de fois Mario Dumont a-t-il participé au Sommet du G8 ? » écrit Pratte avant de laisser tomber : « Ils se sentent importants, ils ne sont qu'importuns. » Les politiciens provinciaux ne sont, selon ses propres mots, que des « gérants d'estrade ». Même la déclaration du premier ministre Charest « était de trop », selon Pratte. « La seule réponse appropriée aux questions des journalistes était : "Cette question relève du gouvernement du Canada." »
Les questions internationales devraient être du ressort exclusif du gouvernement fédéral... et des éditorialistes de La Presse ! Les politiciens provinciaux devraient demeurer... provinciaux ! Et se contenter de jouer dans leur carré de sable en s'en tenant aux questions de santé, d'éducation et du déséquilibre fiscal.
Un appui inattendu
Par un détour surprenant et inattendu, la position de Pratte a trouvé écho chez le souverainiste Mathieu Bock-Côté. Ardent promoteur depuis quelques années d'un projet souverainiste de droite, Bock-Côté a vu dans les succès de Stephen Harper au Québec la confirmation de ses thèses. « Ce n'est pas, écrit-il dans La Presse du 9 août, malgré son conservatisme qu'Harper est parvenu à gagner la sympathie des Québécois, mais grâce à lui. »
Évidemment, le recul de Harper dans les sondages par suite de ses positions sur le Moyen-Orient incommode Bock-Côté. Mais cela ne serait que très conjoncturel. « Il est très probable qu'une fois la crise libanaise passée, la popularité de Harper au Québec sera à nouveau en hausse », écrit-il.
Autrement dit, quand les politiciens provinciaux - particulièrement les souverainistes - retrouveront leur carré de sable et que les questions de santé, d'éducation et de déséquilibre fiscal occuperont à nouveau l'avant-scène politique, ils réaliseront la nécessité de rompre avec le discours social-démocrate et de s'engager dans une surenchère à droite avec Stephen Harper et la droite religieuse.
Le vrai visage de Stephen Harper
Mathieu Bock-Côté a tout faux. La crise internationale ne s'estompera pas. Le conflit libanais et palestinien n'est compréhensible que dans le cadre plus général de l'offensive de l'axe anglo-saxon et d'Israël pour dominer une zone qui comprend également l'Irak, l'Afghanistan, l'Iran et l'Asie centrale.
L'enjeu est le contrôle des champs pétrolifères et gaziers et des oléoducs. Le président Bush, le vice-président Cheney, la secrétaire d'État Condoleeza Rice viennent tous du milieu pétrolier, tout comme le premier ministre Stephen Harper, un ancien employé de l'Imperial Oil.
La crise internationale va avoir des effets durables sur la politique canadienne. Nous voyons Stephen Harper en train de scissionner le Parti libéral en prenant résolument parti pour Israël. Il veut reproduire au Canada la grande coalition qui a permis aux États-Unis deux mandats du président Bush, soit l'alliance entre les intérêts pétroliers, la droite religieuse et le lobby israélien.
« L'appui à l'État hébreux et l'alignement sur Washington trouveront difficilement un écho favorable » dans l'opinion publique québécoise parce que celle-ci serait « ralliée à un isolationnisme ne considérant plus la politique étrangère que du point de vue de l'humanitarisme onusien », écrit Bock-Côté avec, me semble-t-il, le même mépris que celui qu'il porte à toutes les valeurs progressistes du peuple québécois.
Depuis toujours, le Québec a toujours refusé d'appuyer et de participer aux guerres qu'il jugeait impérialistes. Cela est tout à son honneur. Bock-Côté ne voit pas que le réalignement politique en train de s'opérer au Canada et au Québec à la faveur de la guerre au Liban pourrait ouvrir des perspectives extraordinaires au mouvement souverainiste.
Rappelons-nous que la première motion en faveur de l'indépendance du Québec déposée à l'Assemblée nationale du Québec l'a été par le député J-N. Francoeur lors de la crise de la conscription de 1917.
Rappelons-nous des imposantes manifestations lors du déclenchement de la guerre contre l'Irak où la question de la paix a permis de réaliser une unité sans précédent du peuple québécois en surmontant les clivages linguistiques et ethniques.
« On se sépare ! » brandissait sur sa pancarte ce manifestant libanais. « On se sépare ? » Oui, si nos politiciens souverainistes réussissent à se hisser au rang de véritables hommes politiques. Oui, s'ils démontrent l'incompatibilité entre, d'une part, le financement de la santé, de l'éducation, le règlement du déséquilibre fiscal et, d'autre part, les dépenses astronomiques consacrées à l'armement. En un mot, entre les besoins du peuple et les besoins de la guerre. L'urgence et la nécessité de la souveraineté s'imposeront alors. L'affaiblissement du Canada guerrier qui en résultera sera notre contribution à la paix.
Pierre Dubuc est l'auteur du livre Le Vrai Visage de Stephen Harper, paru aux Éditions Trois-Pistoles.
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Christian Rioux
Le Devoir jeudi 15 juin 2006
Les sept millions de Catalans se prononceront dimanche sur un nouvel accord constitutionnel liant la Catalogne à l'Espagne. Notre correspondant européen, Christian Rioux, est à Barcelone, où il examine les enjeux de cette importante consultation.
Barcelone -- À première vue, cela ressemble à un dentier surmonté de deux grands yeux globuleux. La Queta est la dernière trouvaille publicitaire du gouvernement catalan destinée à inciter les habitants de cette région du nord de l'Espagne à parler le catalan. À la télévision et à la radio, dans les centres commerciaux et sur les places publiques, ce personnage de bande dessinée (diminutif de boqueta, «petite bouche») invite à «donner de l'air» et à «parler sans honte» le catalan.
La langue maternelle de la moitié de la population catalane a beau être la langue d'enseignement obligatoire et être comprise par presque tous les habitants de la Catalogne, elle est loin d'avoir la place qu'occupe le français au Québec. Une partie des Catalans qui devraient majoritairement voter oui dimanche au référendum sur le nouveau statut que la province négocié avec Madrid le feront d'ailleurs dans l'espoir que cette réforme insuffle un nouvel élan à la langue catalane.
«Aujourd'hui, tous les Catalans qui ont moins de 30 ans ont appris la langue à l'école», dit la sous-directrice des politiques linguistiques, Elvira Riera, qui revient d'ailleurs d'un séjour au Québec. «Après 25 ans d'efforts, 97 % des habitants de la Catalogne disent comprendre le catalan et 75 % le parler. C'est un acquis de taille. Nous nous attendions donc à ce que le catalan soit beaucoup plus présent dans la vie quotidienne. Pourtant, cela ne s'est pas produit. L'usage du catalan se limite encore largement à la famille et aux institutions du seul gouvernement catalan.»
Le catalan est encore très loin de l'égalité linguistique avec l'espagnol (le castillan). Les enquêtes réalisées en 2003 ont même représenté une immense déception pour ceux qui croyaient que la bataille était sur le point d'être gagnée. Elles ont montré que la génération qui avait étudié le catalan à l'école était moins prompte à utiliser le catalan dans vie de tous les jours que les gens plus âgés, qui avaient étudié en espagnol sous Franco
(à l'époque où le catalan était interdit). «Ce fut un choc !», reconnaît Elvira Riera. C'est pourquoi ses services ont conçu cette campagne de publicité. «Mais ce n'est qu'une campagne de publicité, dit-elle. Ça ne peut pas changer le monde.»
Les enquêtes montrent que dès qu'il est question de s'amuser, de rencontrer des gens, d'aller au cinéma et de se divertir, les jeunes Catalans associent généralement ces activités à l'espagnol. Il faut dire que Barcelone a perdu, pour l'instant du moins, le bras de fer qui l'a opposé aux majors afin d'imposer le doublage d'une partie des films en catalan. Aujourd'hui, 98 % des films projetés en salles le sont en castillan. Même les dessins animés sont presque tous en castillan. À titre expérimental, Walt Disney avait bien traduit Les 101 Dalmatiens mais a refusé de répéter l'expérience. Impossible, donc, d'écouter Pocahontas en catalan.
Dans les années 90, l'apparition des chaînes privées a même fait chuter l'auditoire du catalan, pratiquement réservé à TV3, la chaîne du gouvernement catalan (qui possède aussi une chaîne culturelle et une autre d'information). Parmi les nouvelles chaînes privées qui diffusent en numérique, aucune ne produit d'émissions et ne diffuse en catalan. Les licences accordées par Madrid ne tiennent aucun compte des critères linguistiques. Les journaux gratuits qui ont envahi Barcelone ne publient eux aussi que quelques rares articles en catalan. «Ici, ce n'est pas comme au Québec, dit Elvira Riera. Nous ne pouvons rien imposer. Il faut convaincre.»
Tous les Catalans qui connaissent un peu le sujet vous diront leur admiration pour la loi 101, qui a partiellement inspiré les législations catalanes de 1983 et 1998. Pourtant, ici, il n'y a guère plus de catalan sur les étiquettes des produits que devant les tribunaux. Les citoyens hésitent d'ailleurs à s'adresser à ces derniers en catalan de peur que les juges ne leur en tiennent rigueur. Récemment, les journaux ont rapporté le cas d'un citoyen qui avait porté plainte en catalan et qui a vu sa déposition dénaturée une fois rédigée en espagnol par les policiers. Qu'un Catalan écrive en catalan au ministère des Finances de Madrid et on lui répondra sans aucune gêne de renvoyer sa lettre en espagnol. À Madrid, les députés n'ont pas le droit de s'exprimer en catalan, sauf dans des commissions spécialisées et à des moments précis. Pas plus qu'au Parlement européen d'ailleurs, où le dernier à le faire, le député indépendantiste Bernat Joan, s'est fait couper la parole par le président. Il a donc poursuivi son intervention... en allemand !
Avec dix millions de locuteurs répartis surtout en Espagne et en France, le catalan devrait pourtant être la huitième langue de l'Union européenne pour le nombre de locuteurs, devant le danois, le suédois, le finnois et le slovène, dit le spécialiste du catalan Isidor Mari, qui enseigne à l'université ouverte de Barcelone. «Les programmes linguistiques de l'Union européenne ne subventionnent pourtant pas l'apprentissage du catalan alors qu'ils le font pour l'islandais, le norvégien et même le luxembourgeois !»
Cela n'empêche pas le gouvernement catalan de déployer d'importants efforts pour enseigner le catalan aux nouveaux immigrants. Les centres de formation linguistique créés en 1989 dans tout le pays ont été littéralement pris d'assaut depuis quelques années. 70 000 adultes soucieux de connaître la langue de leur contrée d'adoption les fréquentent aujourd'hui. Cristina Morato, qui dirige le Centre d'intégration linguistique de Barcelone, voit défiler des immigrants de toutes les nationalités. La moitié d'entre eux viennent d'Amérique du Sud. «La plupart des gens qui viennent ici se disent que pour vivre en Catalogne, il vaut mieux parler le catalan, affirme-t-elle. Mais rien ne les y oblige.» Chaque jour, des centaines d'immigrants passent dans ces locaux de la place de la Catalogne, situés juste au-dessus du consulat canadien de Barcelone.
Les cours, qui traitent aussi de la culture et du mode de vie catalans, rejoignent 35 % des immigrants déclarés. Mais en Catalogne comme dans le reste de l'Europe, une grande partie de l'immigration est illégale et donc impossible à chiffrer. Cristina Morato souhaite que les cours rejoignent bientôt la moitié des immigrants déclarés. Laura Estors, qui enseigne le catalan depuis quatre ans, a vu bon nombre d'immigrants originaires du sud de l'Espagne qui vivaient ici depuis des dizaines d'années cogner à la porte. «Beaucoup viennent parce qu'ils veulent parler à leurs enfants, qui apprennent le catalan à l'école.»
«C'est normal de parler la langue des gens avec qui on vit», dit Antonio Di Pasquale, qui a quitté Milan pour s'installer à Barcelone, où il travaille dans l'industrie de l'emballage. «Rien ne nous y oblige, mais c'est un plus.» Tout cela est évidemment volontaire et, pour l'instant, le gouvernement catalan ne peut pas exiger des entreprises qu'elles servent la population en catalan.
Mais cela pourrait bientôt changer. La nouvelle entente signée par Madrid et Barcelone et qui sera mise aux voix dimanche parle pour la première fois non seulement du «droit» de parler le catalan mais aussi du «devoir» des Catalans de connaître la langue de la majorité. La nouvelle définition de l'autonomie catalane exige donc des Catalans qu'ils parlent le catalan dans les mêmes termes que la Constitution espagnole fait un devoir pour tous les citoyens espagnols de parler le castillan.
Cela pourrait ouvrir la porte à de nouvelles législations portant sur la langue de travail et obligeant les entreprises à servir leurs clients en catalan, dit Isidor Mari. «Mais il faudra faire un gros travail d'explication et changer les mentalités, dit-il. La loi seule ne suffira pas.»
Or le temps presse. Jusqu'ici, le catalan avait bénéficié d'une base économique solide dans la région la plus prospère d'Espagne, dit le linguiste Joan Pujolar, qui enseigne à l'université ouverte de Barcelone. «Mais je suis pessimiste pour l'avenir. Le catalan est très peu présent dans les industries culturelles et tout ce qui touche à la "nouvelle économie". Partout, c'est l'espagnol et l'anglais qui s'imposent.» Pujolar ne croit pas que le gouvernement catalan aura le courage d'aller de l'avant et d'obliger les entreprises à servir leurs clients dans leur langue. «L'ancien statut d'autonomie permettait déjà de faire de nombreux gestes dans ce sens. Or rien n'a été fait depuis des années pour obliger l'industrie du cinéma, les milieux de travail et la grande entreprise à adopter le catalan.»
S'il faut en croire Joan Pujolar, la Catalogne est l'illustration de ce que voulait dire l'ancien rédacteur en chef du Devoir, André Laurendeau, lorsqu'il écrivait dans les années 60 que le français deviendrait en partie inutile le jour où tous les Québécois seraient parfaitement bilingues. «En Catalogne, il est même très difficile de convaincre les Catalans de s'adresser d'abord à un inconnu en catalan», dit Pujolar.
Il y a quelques mois, un citoyen a écrit en catalan à l'administration d'une prison de Majorque (où le catalan est la langue officielle). Pour le ridiculiser, un fonctionnaire lui a répondu dans un patois andalou ! Depuis quelques mois, on parle à Madrid de couper les quelques heures d'émissions d'information en catalan que la télévision nationale diffuse chaque jour. Plus les universités reçoivent d'étudiants étrangers, plus les professeurs
(qui ont le choix de la langue d'enseignement) sont incités à donner leurs cours en castillan.
«Le gouvernement espagnol croit que le catalan est une demi-langue, pas une vraie langue comme le suédois ou le tchèque», dit Isidor Mari, qui ne cache pas son exaspération après des années de combat. «On nous dit encore qu'en parlant catalan, nous tournons le dos au reste du monde. Voyons ! Avec le retour à la démocratie, je croyais que les mentalités changeraient beaucoup plus rapidement. Le nouveau statut d'autonomie de la Catalogne est loin d'être une solution miracle. Il ouvre une porte. Mais sans volonté politique, il ne se passe rien !»
Correspondant du Devoir
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Situation politique en Catalogne à l'aube du referendum sur le nouveau Statut d'autonomie Maria-Jesus Bronchal Torres En collaboration avec : Llorente y Cuenca Courrier parlementaire Juin 2006 - Bureau du Québec à Barcelone
À l'aube du référendum du 18 juin
Le texte de réforme du Statut d'Autonomie de la Catalogne a maintenant franchi toutes les étapes nécessaires à son approbation. Le dernier obstacle a été celui du Sénat, résolu début avril sans trop d'encombres malgré l'opposition du Parti Populaire.
Le sort de l'étape suivante est entre les mains des citoyens catalans. La date de la tenue du référendum de ratification du texte est fixée au dimanche 18 juin.
Les partis politiques et la société catalane se sont regroupés autour des tenants du OUI et de ceux du NON. Le parti Esquerra Republicana de Catalunya (ERC - Gauche républicaine indépendantiste) à opter pour le NON, contraint par sa base qui considère le texte définitif trop éloigné des expectatives républicaines. L'intention initiale de sa direction était de militer en faveur du « vote nul » dans un esprit de loyauté envers ses partenaires au sein du gouvernement tripartite. Cette décision ultime d'ERC de militer pour le NON a été la cause directe de la décision du président de la Catalogne, Pasqual Maragall, de mettre fin le 11 mai dernier à la présence de la gauche républicaine au sein du gouvernement.
D'autre part, ce scénario de crispation politique généré par le gouvernement tripartite a laissé place à la montée en puissance du parti CiU (Convergència i Unió). Profitant de cette situation chaotique, son président, Artur Mas, a volé la vedette à Pasqual Maragall dans les négociations à Madrid. Artur Mas a sans aucun doute joué un rôle essentiel et décisif dans les négociations avec le président du gouvernement espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero.
Et après le référendum ?
Après le référendum, des élections anticipées devraient être tenues à l'automne. Dans les prédictions que le panorama politique actuel permet d'annoncer, le parti d'Artur Mas (CiU) pourrait être le prochain vainqueur. Le Parti Populaire obtiendrait comme à l'habitude une faible représentation en Catalogne. Le sort d'ERC est une énigme même si on prévoit une défection de la partie la plus tendre de son électorat. Enfin, le Parti Socialiste de Catalogne devrait faire face à un vote de « punition » pour son mauvais gouvernement. PSC affronte un triple défi, la probabilité d'une défaite et perte du pouvoir lié à une profonde crise interne du parti agrémentée d'une détérioration de l'image du président Pasqual Maragall. Le résultat du référendum aura de toutes évidences une grande influence sur le scénario politique aux saveurs de campagne électorale. Un faible taux de participation porterait préjudice aux auteurs de la réforme du Statut (texte final) ; un pourcentage élevé de votes négatifs traduirait le manque de soutien des électeurs à leurs initiatives. Si le statut n'est pas approuvé massivement (que ce soit par abstention ou par le NON), les résultats du référendum seront clairement utilisés à la faveur d'ERC et du PP ; même si un faible taux de participation ne ferait que traduire la lassitude des électeurs, fatigués des longs débats politiques, de l'utilisation électorale du référendum et de la paralysie de l'action gouvernementale en Catalogne.
On augure l'approbation du Statut mais un faible taux de participation.
Louis Cornellier
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 avril 2006
http://www.ledevoir.com/cgi-bin/imprimer?path=/2006/04/29/107858.html
Titre VO : Noires fureurs, blancs menteurs, Rwanda 1990-1994
Description: Pierre Péan, Mille et une nuits, Paris, 2005, 550 pages
Le drame rwandais de 1994 reste à éclaircir. À l'heure où un récent film québécois l'évoque et où la visite en terre québécoise du président de ce pays suscite la controverse, les enquêtes et les débats se poursuivent.
26 février 2004: Consolata, une survivante du génocide au Rwanda, tient dans ses bras un enfant. À l'âge de 28 ans, elle vivait confortablement au Rwanda et exerçait le métier de femme d'affaires. Elle a été plusieurs fois enlevée et torturée au cours du génocide de 1994. C'est à l'âge de 30 ans qu'elle découvre qu'elle est atteinte du virus du sida. Elle est aujourd'hui âgée de 38 ans. Agence France-Presse
À la faveur de la sortie du film de Robert Favreau Un dimanche à Kigali, inspiré par un roman de Gil Courtemanche, la tragédie rwandaise de 1994 est revenue dans l'actualité québécoise. Ainsi, le 21 avril dernier, l'émission Zone libre, de Radio-Canada, présentait une enquête de Raymond Saint-Pierre au sujet du «mystère Corneille», alors que, les 20 et 26 du même mois, deux articles de Claude Lévesque, dans Le Devoir, nous apprenaient que la visite au Québec de Paul Kagame, actuel président du Rwanda, suscitait la controverse. Le 25, Kagame répondait -- façon de parler -- aux questions de Raymond Saint-Pierre au Point. Le 24, toute la page Idées du Devoir était consacrée à des réactions à ces événements. Dans l'une de celles-ci, l'ex-coopérant Robert Lebrun écrivait : «Le "génocide" rwandais est et a été une tragédie de l'ignorance, autant celle des protagonistes que celle des commentateurs et des spectateurs.»
En effet, si on se fie à la mince trame politique du film de Favreau pour comprendre le carnage de 1994 et ses suites, on risque de ne rien saisir au bruit que continue de faire toute cette triste histoire. Récit d'amour prenant sur fond de folie génocidaire rwandaise, Un dimanche à Kigali repose, en filigrane, sur la version des faits privilégiée par Courtemanche, une version partagée par plusieurs, notamment par le journaliste américain Philip Gourevitch, dont l'essai-choc, Nous avons le plaisir de vous informer que, demain, nous serons tués avec nos familles, a inspiré le film Hôtel Rwanda. D'après ces auteurs, le génocide, planifié, aurait été le fait d'extrémistes hutus encouragés par le gouvernement de Juvénal Habyarimana et seule la victoire du Front patriotique rwandais (FPR), un mouvement rebelle de Tutsis de l'extérieur dirigé par Paul Kagame à partir de l'Ouganda, aurait mis fin aux massacres.
Pourquoi, alors, parler du «mystère Corneille» ? La famille du chanteur, tutsie (encore que ce ne soit pas très clair), n'a-t-elle pas été tuée par les milices hutues ? L'enquête de Raymond Saint-Pierre suggère plutôt que ce sont les hommes du FPR, donc les supposés sauveurs, qui auraient tué ces Tutsis impurs, trop proches du pouvoir hutu. Elle nous apprend aussi que ce même FPR se serait adonné à des tueries massives et reprend la thèse selon laquelle l'assassinat du président Habyarimana, qui a marqué le début des massacres, serait l'oeuvre de ce mouvement. D'où, évidemment, la controverse soulevée par la visite de Kagame, que certains considèrent comme un sauveur alors que d'autres le qualifient de «plus grand criminel de guerre vivant», selon les mots du juriste belge Filip Reyntjens.
Christian Tiffet
Le film de Favreau, fidèle en cela à la version la plus répandue à ce jour du génocide de 1994, campe des bons et des méchants bien distincts. De multiples enquêtes, menées depuis le drame, nous apprennent maintenant que, comme l'écrivait le journaliste québécois Robin Philpot en 2003, Ça ne s'est pas passé comme ça à Kigali (titre de son essai). Parmi celles-ci, il faut absolument lire Noires fureurs, blancs menteurs - Rwanda 1990-1994, de l'enquêteur-écrivain français Pierre Péan.
Paternité des premiers massacres
Ce que nous dit cet ouvrage magistral, c'est que ce sont Kagame et le FPR qui portent la responsabilité première des massacres. Prête à tout pour reprendre le pouvoir au Rwanda, cette armée de Tutsis exilés aurait assassiné le président Habyarimana en sachant que ce geste allait déclencher le chaos et que les Tutsis de l'intérieur en seraient les principaux sacrifiés, victimes des délirantes représailles des extrémistes hutus. Sous la pression internationale, notamment française, le président en poste s'était vu forcé à une ouverture démocratique. Pour faire capoter ce processus qui ne leur aurait pas donné tout le pouvoir, Kagame et le FPR auraient fait sauter la marmite, en tablant entre autres sur la complaisance et la passivité du général Dallaire et de ses troupes onusiennes. Il y eut bien, ensuite, une folie génocidaire qui s'est abattue sur les Tutsis de l'intérieur, personne ne le nie, et les tueurs en restent responsables. Mais les troupes du FPR auraient, elles aussi, abondamment massacré leurs ennemis, d'avril à juillet 1994, et par la suite encore, jusqu'au Congo.
Ce que nous dit cet ouvrage magistral, c'est que ce sont Kagame et le FPR qui portent la responsabilité première des massacres. Prête à tout pour reprendre le pouvoir au Rwanda, cette armée de Tutsis exilés aurait assassiné le président Habyarimana en sachant que ce geste allait déclencher le chaos et que les Tutsis de l'intérieur en seraient les principaux sacrifiés, victimes des délirantes représailles des extrémistes hutus. Sous la pression internationale, notamment française, le président en poste s'était vu forcé à une ouverture démocratique. Pour faire capoter ce processus qui ne leur aurait pas donné tout le pouvoir, Kagame et le FPR auraient fait sauter la marmite, en tablant entre autres sur la complaisance et la passivité du général Dallaire et de ses troupes onusiennes. Il y eut bien, ensuite, une folie génocidaire qui s'est abattue sur les Tutsis de l'intérieur, personne ne le nie, et les tueurs en restent responsables. Mais les troupes du FPR auraient, elles aussi, abondamment massacré leurs ennemis, d'avril à juillet 1994, et par la suite encore, jusqu'au Congo.
Ces très graves accusations, Pierre Péan en est bien conscient, font tomber sur ceux qui ont la hardiesse de les formuler les accusations, graves aussi, de révisionnisme et de négationnisme. Au Québec, par exemple, Robin Philpot a été dénoncé en ce sens, même si plusieurs de ses thèses, depuis, semblent se confirmer. C'est que le drame rwandais, explique Péan, a été l'objet d'une vaste entreprise de propagande de la part du FPR et de ses partisans partout dans le monde, particulièrement en France et en Belgique. Dans cette histoire, la France, qui a d'abord fourni un appui conditionnel au régime d'Habyarimana et qui a ensuite, en juin 1994, juste avant la victoire du FPR, déclenché l'opération Turquoise pour tenter de faire cesser les massacres et de protéger les populations déplacées, a été accusée de tous les torts, dont celui d'avoir protégé les génocidaires afin de leur permettre de reprendre le pouvoir. L'enquête de Péan démolit, en détail, cette campagne de dénigrement et rétablit l'honneur de la France (voir autre texte ci-contre). Kagame, écrit-il, «a raison de détester la France. Longtemps elle a été le seul véritable obstacle à son entreprise de conquête du pouvoir et d'expansion territoriale [...]». Quant aux accusations de complicité génocidaire formulées par Kagame à l'endroit des catholiques -- le chef du FPR les détesterait parce qu'ils auraient contribué à la prise du pouvoir par la majorité hutue à la fin des années 1950 --, le journaliste leur réserve le même sort.
Au bon Kagame, présenté comme le militaire qui a mené une guerre pour faire cesser un génocide, Péan oppose le «criminel de guerre» responsable «de millions de morts», en ajoutant : «Un monstre capable d'exploiter à son profit la tentative de génocide qu'il a sciemment déclenchée. En somme, un Führer qui serait devenu directeur de Yad Vashem, le musée de la Shoah... Du haut de "sa" montagne d'ossements, le voici qui dispense verdicts et leçons de morale à la planète entière.»
«Laisser entendre, écrit Péan, qu'il n'y a pas eu un seul génocide -- celui des Tutsis --, mais un double génocide, n'est pas encore audible.» Manière de dire que c'est en refusant ce vrai devoir de mémoire et de vérité dans tous les azimuts que l'on s'expose à la tentation révisionniste.
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